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Entretien avec Zara Mourtazaliéva sur la vie dans le camp de Mordovie

Ajouté par on Wednesday, 7 November 2012.    808 views Aucun commentaire
Entretien avec Zara Mourtazaliéva sur la vie dans le camp de Mordovie

Zara Mourtazaliéva, une prisonnière tchétchéne d’une affaire fabriquée, vient de sortir après plus de 8 ans d’internement d’un camp de détention en Mordovie, dans une région connue sous le nom de “MordovLAG”.

L’association Russie-Libertés a interviewé Zara Mourtazaliéva, l’héroïne du livre docu-fiction de Zoïa Svétova “Les Innocents seront coupables: comment la justice est manipulée en Russie“, sur les conditions de détention dans la colonie pénitentiaire.

Russie-Libertés : Pourriez-vous nous parler des types de camps existant en Mordovie?
Zara Mourtazalieva : Il y a trois camps pour femmes dans cette région: IK-2, IK-13 et IK-14 (“IK” est l’abréviation de “colonie de correction“). La colonie IK-13 et IK-14 sont pour des prisonnières qui passent leur première condamnation. En IK-2 se trouvent des femmes qui ont déjà été condamnées à plusieurs reprises. Les autres camps sont pour des hommes: avec le régime ordinaire, avec le régime renforcé et pour la détention à vie. En totalité, il existe 22 colonies en Mordovie. Les colonies dans cette région sont considérées par des prisonniers comme les plus pénibles. Dans la colonie les prisonnières sont regroupées en “brigades” qui comportent 40 personnes chacune. Chaque brigade a une norme de productivité pour la journée de travail. Nous, on travaillait dans’ un atelier de couture. Par exemple, on devait fabriquer 200 costumes de camouflage pour des militaires par jour. Parmi ces trois colonies pour des femmes, la colonie, où moi, j’ai passé ma détention, IK-13, a la réputation de la moins sévère.

R-L : Et comment les prisonniers savent quelle colonie est plus ou moins sévère ? D’où vient l’information sur ce qui se passe dans les autres colonies?
Zara : Il existe une colonie pour tout le monde, appelée LPU-21 (“l’institution du traitement médical et thérapeutique“– commentaire R-L), qui se trouve sur un territoire commun et où yous les détenus viennent pour le traitement médical. Les hommes et les femmes qui n’ont pas de possibilité d’être soignés dans leur colonie se trouvent là-bas. Et donc, c’est là, où tu rencontres des gens – c’est un point d’échange. Et pour beaucoup de prisonniers c’est une aide importante.

R-L : Et comment est-ce qu’on peut y accéder?
Zara : C’est purement par piston. Si tu deviens ami avec des médecins, si tu viens les voir régulièrement pour leur faire des cadeaux, donc, tu n’as pas de soucis à te faire – tu vas juste voir le médecin et tu lui demandes de te mettre sur la liste des patients de cet établissement.

R-L : Et dans combien de temps tu peux te retrouver là-bas?
Zara : Dans 10 jours tu y seras. Mais à condition que tu as de bonnes relations avec les médecins.

R-L : Combien de temps les détenues peuvent rester dans cet établissement ? Je parle des “pistonnés” bien sûr.
Zara : Beaucoup de temps. Pas la moitié de l’année, évidemment. Mais tu peux y retourner souvent ou rester pour travailler. Ou encore, si tu arrives à instaurer de bonnes relations avec les médecins, tu peux avoir le traitement prolongé. Ça veut dire que tu y restes parce que les médecins trouvent chez toi des nouveaux symptômes et ainsi de suite…

R-L : Alors, comment faire si tu n’as pas de piston?
Zara : Tu as toujours la possibilité d’y aller, mais c’est plus compliqué pour obtenir la convocation, et tu n’y resteras pas longtemps : les filles sont guéries très rapidement et elles reviennent très vite dans leur colonie. LPU-21 c’est le lieu où l’on vient pour dormir, reposer et retrouver la force.

R-L : Quels groupes de détenues peut-on distinguer dans une colonie?
Zara : Les colonies des femmes ne sont pas très différentes de celles des hommes en ce qui concerne la structure hiérarchique : il existe des “surveillants”, des “blatnye”, des “polozhentsi”. [La structure hiérarchique dans la colonie née pendant les années 1930-1940 dans l’Union Soviétique et qui persiste toujours en Russie se base sur deux types d’ordre : celui installé par l’administration du camp (collaborateurs, appelés “les rouges” ou encore “les boucs” qui sont considérés comme dénonciateurs par des prisonniers) et celui installé par les “vors” ou “blatnye” qui gardent l’autorité sur des détenus basée sur leur honneur, sur leur capacité de résoudre des conflits et leur liens dans la communauté des prisonniers. Des “blatnye” sont respectés par d’autres prisonniers pour leur indépendance par rapport à l’administration de la colonie – ils osent de contredire à l’administration de la colonie, mais comme ils sont respectés par des prisonniers l’administration est obligé de négocier avec “blatnye” certaines décisions. Des “blatnye” ont des assistants appelés “polozhentsi” qui peuvent agir au nom des “blatnye” dans les affaires moins importantes. Et des “polozhentsi” choisissent parmi des prisonniers à qui ils ont confiance ceux qui seront responsable de l’ordre publique dans une cellule du camp appelés “surveillants” – commentaire R-L] Mais l’hiérarchie dans les colonies des femmes est moins structurée: chez les femmes toutes celles qui se battent contre l’administration et contre l’humiliation des détenues sont considérées comme des “blatnye”. Les autres collaborent avec l’administration. Chez les hommes, il existe des “blatnye”, des “surveillants”, des “polozhentsi”, des “ordinaires”, etc. Chez nous, c’est beaucoup plus simple. Soit tu t’associes avec “blatnye” et tu te bats contre l’administration, soit tu es avec les collaboratrices.

R-L : Et quel est le ratio entre les “blatnye” et les collaboratrices?
Zara : La plupart des prisonnières collaborent avec l’administration – il y’en a peut-être 90%.

R-L : Est-ce qu’elles collaborent avec l’administration de manière active?
Zara : Oui. De manière active – et elles ne le cachent pas. C’est presque affiché : sois vigilante, je travaille pour l’administration. Fais attention à ce que tu me dis, car si un jour je devais parler de toi, je serai obligée de tout dire.

R-L : Existe-t-il des prisonnières “neutres”? Qui ne sont pas ni collaboratrices ni “blatnye”?
Zara : Non, non. Personne n’est neutre, en effet. Tout dépende de l’offre de l’administration. S’il y a une possibilité d’obtenir la libération conditionnelle, la grande majorité des filles se mettra au service de l’administration. Peu importe les moyens qu’elles vont utiliser contre toi. Si demain l’administration sollicitait l’une d’elles pour, par exemple “cacher un truc compromettant chez Zara” elle le fera sans broncher. Mais le pire c’est que un mois plus tard’elle viendra toi voir pour te dire : “Tu sais, Zara, c’est moi, qui l’ai fait et je te demande pardon. J’ai eu vraiment besoin de le faire pour pouvoir rentrer à la maison”.

R-L : Est-ce qu’il existe une règle d’éthique particulière pour des prisonnières dans ce cas?
Zara : Non, ce comportement est normal. Elles le justifient par la nécessité pour elles de rentrer à la maison : car il y a des enfants, le mari qui les attendent à la maison.

R-L : Toutefois, est-ce qu’il existe des femmes en colonie qui arrivent à garder la position de neutralité?
Zara : Oui, ces femmes existent. Ce sont des SDF. Elles n’appartiennent à aucun groupe, personne ne les écoute : ni l’administration, ni les prisonnières. Souvent ce sont des femmes qui se trouvaient dans la situation très difficile et qui se sont venues par elles-mêmes à la préfecture pour s’accuser des faits qu’elles n’ont pas comis, seulement pour se retrouver dans un endroit chaud comme la colonie. Il y a beaucoup des prisonnières comme ça : elles sont contentes de vivre dans la colonie. Et il existe beaucoup de prisonnières qui ont peur du jour de la libération, parce qu’elles ne savent pas où aller. En liberté elles vont boire, se droguer. Comme il existe beaucoup d’arnaque de l’appropriation de leur domicile, elles vont se retrouver sans travail et sans logement, soûlées et droguées. Finalement, elles reviendront en prison ou en colonie. Il y a des cas où les proches renoncent à la détenue. La famille arrête de la soutenir : au début la famille lui envoie des colis, des livres, et un jour tout s’arrête.

R-L : Comment les détenues en colonie réagissent à une telle situation? Existe-t-il la solidarité?
Zara : En fait, le problème c’est qu’il y’en a 600 détenues en colonie. Quand je suis arrivée en colonie, il y avait 1000 détenues. Il est impossible de suivre des actualités de chacune Moi, j’étais au courant de ce qui se passait dans la vie de onze autres tchétchènes détenues en colonie. Si l’une d’entre elles avait des problèmes, j’étais toute de suite au courant et j’étais là pour la soutenir. Les filles avec lesquelles je communiquais (une était de Tambov, deux venaient de Moscou, et une de Saint-Pétersbourg) – sont devenues mon cercle d’amis. J’étais aussi à leurs côtés pour les aider, car c’était mon entourage. Donc, si l’une d’entre elles se trouvait dans une situation aussi grave je ne pense pas que ça changeait vraiment son quotidien. Elle ressentait sûrement un choc émotionnel. Mais on partageait tout entre nous dès qu’on recevait des colis.

R-L : Comme dans une famille?
Zara : Oui, c’est exactement le mot même qu’on utilise pour appeler les membres de ce type de groupe : “séméïnitsa” (c’est-à-dire le membre de la famille). Et l’administration aussi utilise ce terme.

R-L : Sinon, quel mot les prisonnières utilisent pour parler d’elles-mêmes en générale?
Zara : Nous, on utilise le mot “zéki” (abréviation de “détenues” – ndt).

R-L : Et comment l’administration appelle des prisonnières?
Zara : L’administration nous appelle : “lie de la société”. Sinon on nous appelle aussi “vous n’êtes personne” ou “personne vous a invité ici” – ce sont des phrases les plus douces que l’administration adressée aux prisonnières. Par contre pendant les visites de comités de contrôle l’administration nous appelait “chères détenues”.

R-L : Quels autres groupes peux-tu distinguer parmi des prisonnières?
Zara : Il existe des “femmes-violeuses”: elles ont violé ou tués des enfants, leurs enfants. C’est une catégorie à part et les femmes qui se considèrent comme des bonnes personnes ne leur adressent pas la parole. Et dans la vie commune ces femmes ont la position la plus basse – elles exécutent des ordres ou font la lessive. Les femmes qui ont tué leur enfant ou qui ont participé à l’acte de viol d’un mineur, n’ont pas de droit à la parole. Même si dans la colonie personne n’a le droit à la parole, ces femmes-là sont vraiment obligées de se taire. Elle peut venir vous servir du thé, mais elle ne doit pas parler. Si elle transgresse cette règle, elle risque d’être punie. Il existe des “cercles de communication”. Par exemple, dans mon “cercle de communication” il y’avait six personnes maximum. Et donc, plus personne ne pouvait y rentrer. Si une des prisonnières essayait de pénétrer ce cercle (pour semer le trouble ou pour obtenir des renseignements sur quelque chose), le groupe se réunissait pour punir cette intruse. Il existe des règlements de comptes entre les groupes.

R-L : Est-ce que les groupes se forment aussi selon l’orientation sexuelle de détenues?
Zara : Non.

R-L : Est-ce qu’il existe la violence sexuelle en colonie?
Zara : Non, pas de violence sexuelle en colonie : chacune a le choix de pratiquer les relations comme elle veut.

R-L : Quelle est l’attitude à l’égard des lesbiennes? Par exemple, il paraît que c’est très dangereux pour un homosexuel-homme de se trouver dans la colonie pénitentiaire…
Zara : Nous n’avons pas de mêmes règles. Il y a des lesbiennes et ensuite c’est le choix de chacune de communiquer ou non avec elles.

R-L : Si une lesbienne arrive en colonie, peut-il l’administration utiliser cette information contre elle?
Zara : Cela peut être le motif pour un châtiment de la part de l’administration mais pas de la part de détenues. L’administration peut diffuser des informations sur elle, même la mettre dans une cellule isolée pour la priver de la communication.

R-L : Comment ça se passe, la diffusion des informations?
Zara : Très facilement. Une des détenues peut dénoncer l’amour entre deux femmes à l’administration. Alors, elles sont convoquées à l’administration pour donner des explications. Et ensuite l’administration attend de les arrêter en flagrant délit…

R-L : Et comment d’autres détenues peuvent-elles être au courant ? Est-ce qu’il existe des sources?
Zara : Non, ça se passe simplement. En fait, tout le monde est au courant de tout sur tout le monde. Moi, je passe 24 heures sur 24 avec les autres détenues. Donc, je sais comment elles vivent. Tu ne peux pas l’ignorer.

Russie-Libertés : Si l’on parle de cas des Pussy Riot, comment est-ce que tu penses les deux membres de ce groupe seront reçues au camp? Le fait qu’elles soient accusées d’un crime qui visent les sentiments des religieux, l’ordre moral, comment est-ce que cela peut influencer la perception des Pussy Riot par d’autres détenues?
Zara : Tout d’abord, il faut noter que dans 99% des cas les gens dans une colonie ne savent pas ce qui se passe à l’extérieure: seulement celles qui s’intéressent à la politique connaissent probablement qui sont les Pussy Riot. En plus au début personne va poser des questions sur leur passé – c’est considérée comme trop intrusive. Et les détenues ne commencent pas à communiquer avec des nouvelles-arrivées toute de suite : les détenues s’habituent à elles et les observent. Ensuite, les détenues créent artificiellement des situations pour vous tester.

R-L : Par exemple?
Zara : Elles commencent la bagarre et regardent comment est-ce que vous allez vous comporter : est-ce que vous allez appeler l’administration pour résoudre le problème ou vous allez essayer de s’en sortir par vos propres moyens. Et tout va dépendre de votre comportement – comment vous allez réagir. Si vous résistiez, vous auriez le respect des détenues. Vous seriez invitée aux rencontres communes.

R-L : Et si la personne échoue à une telle épreuve?
Zara : Alors elle se montrera comme non pas appartenant à la caste des femmes à qui toutes les détenues portent le respect – “blatnye”. Et toi, si tu réussies l’épreuve, tu auras comme le cercle de communication ces gens-là. Mais si tu échoues tu n’auras l’accès qu’aux gens lambda de la colonie. A cette masse de gens qui sont en train de cuire dans leur propre milieu sans avoir l’influence sur quoi que ce soit – à ces détenues qui manquent le respect, qui n’ont pas d’autorité.

R-L : Cette autorité de “blatnye”, comment peut-elle être utilisée?
Zara : Partout ! Dans un conflit avec l’administration, ou si tu as des soucis pour arranger ta vie quotidienne – les “blatnye” ont des contacts à l’extérieur de colonie, et elles arrivent à obtenir des choses pour toi qui parviennent de là-bas. Par exemple, un téléphone mobile. Cela donne le pouvoir auprès des détenues en colonie.

R-L : Et l’administration, comment réagit-elle à cela?
Zara : Bien sûr, l’administration essaie de les poursuivre. Mais cette catégorie des détenues s’en fichent de la peine d’isolation.

R-L : Par rapport à l’envoie d’une des Pussy Riot, Nadia Tolokonnikova, en Mordovie. Où est-ce qu’elle sera envoyée, dans quelle colonie ? [l’interview a été fait le lundi, 22 octobre, quand la destination de Nadia n’était pas encore connue – ndt]
Zara : Très probablement dans la mienne, IK-13. Parce que c’est la colonie pour des femmes qui sont condamnées à la détention pour la première fois. Et il faut se rendre compte que dans la colonie IK-14 il y a une autre prisonnière fréquemment visitée par des journalistes et qui porte souvent des plaintes contre l’administration – Evguenia Khasis. Très probablement que pour cette même raison Nadia et Masha sont envoyées dans les régions différentes, car en effet même si selon la loi elles ne peuvent pas être mises dans le même lieu de détention étant les deux partenaires dans un crime, elles pouvaient être envoyées une en colonie IK-13 et l’autre en IK-14. Comme ça, les visiteurs et les journalistes devront choisir entre les destinations. Soit aller en Mordovie (en IK-13 ou en IK-14), soit à Perm.

R-L : Est-ce que tu peux dire, avec quelle fréquence elle pourra voir sa fille? [Nadia Tolokonnikova est mariée et a une fille de 4 ans – ndt].
Zara : Tous les trois mois. Pendant la visite longue, ça veut dire pendant 3 jours. A condition que pendant ces trois jours Nadia ne sera pas enfermée au cachot.

R-L : Et comment l’administration peut-elle empêcher Nadia de voir sa fille?
Zara : Tout va dépendre de Nadia Tolokonnikova. Si à son arrivée, elle sera contente de toutes les conditions en colonie et elle va sourire à l’administration sans critiquer quoi que ce soit, sans faire attention aux problèmes que les prisonnières ont dans cette colonie, en faisant l’air qu’elle n’entend rien et qu’elle ne remarque rien, je pense qu’elle n’aura aucun problème.

R-L : En observant le procès des Pussy Riot, on n’a pas eu l’impression que Nadia peut fermer les yeux à l’injustice…
Zara : Il y a beaucoup de prisonnières qui étaient courageuses et fortes lors leur procès et lors la détention en prison, mais quand elles arrivent en colonie elles sont vaincues. Il y’en a énormément des cas comme ça. Parce qu’ici, en colonie, tout un chacun est prêt de te bouffer, de te vendre.

R-L : Quand est-ce que ce moment arrive? Le moment quand tu comprends si tu es capable ou non de supporter cette vie? Toi-même, tu as pu la supporter? Comment as-tu pu le faire?
Zara : Moi, j’ai eu une situation plus facile : je ne pouvais pas me permettre d’être faible, de laisser quelqu’un croire que je peux capituler en colonie, de se plier devant les prisonnières qui essaient de marcher sur moi. Je savais qu’elles sont au même niveau que moi. Qu’est-ce que elles sont ? Mieux ou pire que moi ? Non, elles ont le même statut – les prisonnières tout simplement. Et cette compréhension, il faut l’avoir toute de suite, quand tu arrives en colonie. Si même dans tes pensées tu attribues aux autres prisonnières un rang supérieur, alors tu es foutue. Elles sont des prisonnières. Avec des crimes différentes mais tout d’abord elles sont les prisonnières. Ensuite, il y a celles qui sont plus grandes, celles qui sont plus petites. Mais tu dois se souvenir chaque jour que tu as tes droits. Quand tu arrives là-bas, tu ne connais pas des gens. Et là-bas à chaque caste il y a des approches différentes. Donc, tu risque d’avoir des conflits… Par rapport à la situation de Nadia, je pense que l’administration de la colonie peut recevoir des ordres de l’extérieur pour lui “fermer la gueule”. Alors, Nadia risque d’avoir beaucoup de conflits avec les prisonnières qui collaborent avec l’administration. Pour cette raison elle doit se préparer à les percevoir comme j’ai décrit : en voyant en elles des femmes du même niveau. Et il faut que Nadia leur montre la place : c’est-à-dire qu’il faut repousser ces femmes, si elles essaient d’aller trop loin. Si les prisonnières essaieront de tabasser Nadia, elle sera obligée de se défendre et utiliser la force, apprendre parler leur langue. Parce que c’est comme ça elle peut établir sa position dans la société de la colonie. Si elle ne russisait pas, elle serait écrasée : les conditions de détention pour elle deviendront insupportables. Même si au début certaines “blatnye” vont communiquer sur son statut auprès de la population de la colonie, en disant qu’elle est connue etc., en effet ça ne pourra lui aider que pendant deux premiers jours. Ensuite, l’attitude des gens en colonie à chaque prisonnière se forme en fonction de la façon qu’elle se comporte, comment elle va se défendre.

R-L : En revenant à la possibilité de communiquer avec le monde extérieur, avec quelle fréquence une prisonnière peut-elle voir sa famille?
Zara : Chaque trois mois elle pourra communiquer avec ces proches: deux personnes adultes et son enfant pendant les visites longues. En plus, elle aura la possibilité d’avoir les rendez-vous courts, quand elle peut voir ces gens pendant trois heures.

R-L : Peut-elle utiliser le téléphone?
Zara : Par téléphone tu as le droit de faire les appels chaque 15 minutes. Mais en réalité tu peux le faire 2-3 fois par semaine. Et personne ne te permettra de parler pendant ces 15 minutes. Dans mon cas, je pouvais rester au téléphone maximum 3-4 minutes: pour dire que tout se passe bien.

R-L : Et quand tu parles, est-ce que tu es seule ou quelqu’un te surveille?
Zara : Naturellement tu n’es pas seule. Il y a une personne qui est assise à côté et qui écrit chaque ton mot. Et avant d’avoir l’accès au téléphone, il te faut écrire une demande en indiquant avec qui tu veux parler, l’adresse et le numéro de téléphone de ton destinataire. Tout ça est enregistré par les gardiens, qui font signer la feuille par les membres de l’administration. Et seulement en ayant la signature du directeur de la colonie sur cette feuille tu peux appeler tes proches. Si tu commence à raconter trop, ils coupent la communication. Tu ne peux pas dire ce que tu voudrais. Même si elle étais battue au moment de la conversation, ou si quelqu’un était en train de tuer une autre prisonnière devant ses yeux elle ne pourrait pas dire au téléphone un seul mot sur ce qui se passe. Parce que la conversation sera toute de suite coupée.

R-L : Est-ce que tu peux parler à ton avocat de façon confidentielle?
Zara : Non, c’est pareil pour les conversations avec l’avocat. Moi, j’étais la seule à pouvoir obtenir la permission de rester seule avec mon avocat.

R-L : Et d’autres prisonnières est-ce qu’elles ont essayé de faire la même chose?
Zara : Oui, certaines ont essayé, mais n’ont pas réussi.

R-L : Et toi, comment as-tu pu le faire?
Zara : Parce que j’ai fait un vrai scandale!

R-L : Et qu’est-ce qu’as-tu eu ensuite? Tu as eu la punition pour ça ? Laquelle?
Zara : J’étais placée au cachot.

R-L : Alors, le cachot est la peine maximale que l’administration peut utiliser pour te punir?
Zara : Non. [Elle sourit] Ils sont très subtils dans leurs moyens de punition. Ils peuvent ne pas t’enfermer juste après ton “infraction”. Ils ont de la patience. Ils vont voir, quand tu vas déposer la demande pour un rendez-vous avec ta mère, et ils vont attendre calmement ces trois mois. Mais quand ta mère arriveras (et la mère arrivent souvent de loin – c’est tout un parcours pour elle qui coûte le temps et l’argent), l’administration viendra t’enfermer au cachot et ensuite elle dira à ta mère : “Désolé, votre fille ne peut plus vous voir, car elle est actuellement dans une pièce d’isolation”. Ils essaient de mettre la pression psychologique.

R-L : Tu parles de l’utilisation de téléphone mobile que c’est très dangereux en colonie. Alors, comment est-ce que les prisonnières peuvent le faire?
Zara : C’est dangereux parce que les femmes – au contraire des hommes – trahissent très facilement. Donc, si tu as le téléphone mobile que tu as réussi d’obtenir pour une période donnée, il faut pas le montrer à personne. Pour obtenir le téléphone il faut avoir de bonnes relations avec des “blatnye” – ils peuvent te donner tout si tu es capable de les récompenser. Moi, j’ai pu avoir un téléphone de cette façon et c’était le membre de l’administration qui me le donnait.

R-L : Le membre de l’administration?
Zara : Oui. En effet, les membres de l’administration oublient vite ce que tu es tchétchène ou que tu es accusée de terrorisme – ils t’amènent les choses que tu veux dès que tu les paies. Donc, c’est aussi pour cette raison que tes proches arrivent…

Zara : L’administration croit que la voie de fait ou l’isolation sont des types de punition les plus pénibles – quand un homme quelconque viens te tabasser dans la cellule isolée. Mais ce n’est pas vraiment la pire des choses. Voilà l’histoire qui m’est arrivée. Il y avait 11 personnes de nationalité tchétchène dans ma colonie. Et parmi elles aucune ne pouvait espérer la libération conditionnelle, aucune recevait des mots d’encouragement de la part d’administration. Etre tchétchène et vivre en colonie – ce sont deux choses qui ne vont pas ensemble. Donc, j’ai écris une plainte sur le mépris par rapport aux tchétchènes et je l’ai envoyée à Moscou. Ensuite il y avait une commission d’investigation qui est arrivée de Moscou. Bien sûr je comprends très bien toutes les conséquences d’une telle démarche comme porter une plainte contre l’administration, et je la faisais avec la confirmation reçu préalablement de la part de toutes mes tchétchènes. Elles m’ont juré qu’elles allaient raconter aux membres de cette commission les problèmes qui existent en colonie par rapport à cette discrimination. J’ai dit à elles : “J’appelle la commission, je le fais pour nous toutes. Et donc, si l’une parmi vous osait de ne pas dire la vérité aux membres de la commission, cela serait la dernière chose que je fais pour vous”. Alors, elles toutes me pleurèrent : “Nous allons raconter tout!”. Voilà la commission est arrivée. Ils appellent toutes ces 11 tchétchènes et parmi elles 11 sur 11 ont dit “ça se passe bien chez nous, tout est correct”. Parce qu’il y avait une conversation entre elles et l’administration juste avant la visite de la commission où l’administration a dit : “A quoi ça sert, provoquer des problèmes?”

Russie-Libertés : Quand est-ce que cette histoire est-elle passé? Par rapport à la durée de détention – de toi et de ces 11 tchétchènes?
Zara : En milieu de la durée.

R-L : Comment est-ce que toi, tu l’as perçue?
Zara : Elles me disaient en sortant de chez la commission qu’elles ont tout dit. Quand je suis rentrée dans la pièce (j’étais 7ème ou 8ème dans la queue) et j’ai commencé à raconter ce qui se passait, les membres de la commission m’ont montré les déclarations d’autres tchétchènes où elles ont écrit : “Je n’ai fais pas de grief à l’administration de la colonie, tout se passe de façon formidable”. Et les membres de la commission me disaient “Vous êtes seule à déclarer qu’il existe des problèmes en colonie pour des personnes d’origine du Caucase”. Donc les autres ont dénoncé à dire la vérité. Tu peux imaginer l’état de choque dans lequel je me suis trouvée.

R-L : Qu’est-ce qui s’est passé ensuite?
Zara : La rupture de tous les contacts. Il reste juste “bonjour” et “au revoir” comme des mots à échanger – mais toutes les relations d’amitié ont disparu. Si avant je recevais un colis de la maison et je partageais son contenu de façon égale avec toutes ces 11 tchétchènes, si avant j’étais la première pour les aider, après cet incident j’ai arrêté de le faire.

R-L : Quelle fin cette histoire a-t-elle eu pour toi?
Zara : J’ai été mise au cachot.

R-L : Pour combien de jours?
Zara : 10.

R-L : Par rapport à l’échelle de la durée de punition, comment c’était? Pas trop long, long?
Zara : En effet, tu peux avoir la mise au cachot pour la durée jusqu’aux 15 jours comme le maximum pour la punition “de la gravité moyenne”. Mais si tu es accusée de la possession de drogue ou d’alcool, ou encore d’un téléphone mobile – tu risques de recevoir ce qui s’appelle SUS (les conditions de détention strictes) de six mois.

R-L : SUS – quelles sont ces conditions ? comme dans une pièce d’isolation?
Zara : Oui, presque comme au cachot, à la différence que tu y restes six mois.

R-L : Est-ce que tu peux donner la description de la pièce d’isolation comme si je ne savais rien dessus?
Zara : C’est une pièce de 3 x 3 mètres. Elle est vide. Il y’a un WC et un lit qui est accroché au mur. Il y’en a aussi une petite table en métal et un banc, aussi accroché au mur.

R-L : Quelle est la chose la plus horrible par rapport à cette pièce?
Zara : Rien.

R-L : Pourrais-tu préciser? Rien ça veut dire quoi ? Le fait que tu es seule?
Zara : Pour certaines ça sera la peur que l’un des membres de l’administration viendra et tu vas compter les coins.

R-L : Qu’est-ce que cela veut dire?
Zara : Très souvent les membres de l’administration viennent au cachot pour tabasser les prisonnières. Pour que la vie ne semble pas à elles trop belle. C’est un acte de la prévention : pour que tu n’ais plus d’envie de défendre tes droits.

R-L : Combien de fois tu y étais, au cachot, pendant toute la durée de ta peine?
Zara : Je ne sais pas… J’ai arrêté de compter.

R-L : C’était moins d’une dizaine ou plus?
Zara : Beaucoup plus! Très souvent l’administration n’enregistre pas le fait de la mise dans une pièce d’isolation. Pour cette raison tu peux avoir dans ta carte juste une remarque “a été mise en isolation 6 fois”, mais en réalité ça sera beaucoup plus: genre 26 fois.

R-L : Combien de fois parmi ces passages au cachot, toi, tu étais la victime de tabassage ou d’autres mesures de violence, de tortures?
Zara : [elle sourit] Là, je te jure : la moitié de la population de la colonie auraient un éclat de rire après ta question.

R-L : Pourquoi? J’ai posé la question naïve?
Zara : Non, pas la question – c’est le mot “tortures” que les journalistes utilisent pour décrire la violence en colonie. Mais en fait, ce qui se passe est devenu tellement ordinaire que personne n’en pense même plus dans les termes comme la “torture”. Appeler les tortures par le mot “torture” nous paraît ridicule, car tout ça se passe de façon quotidienne. Les tortures comme la pression morale ou psychologique, comme la violence physique… Donc, en répondant à ta question, parmi tout ce temps passé dans une pièce d’isolation je n’étais jamais dans le calme.

R-L : Tu étais battue tout le temps?
Zara : Mais il ne faut pas te battre tout le temps pour te torturer! Parfois ils te battent, mais parfois il y a d’autres moyens pour te mettre dans les conditions de la violence ultime. Par exemple, quand les employés non-cadre d’administration te poursuivent partout et enregistrent chaque ton mot, quand ils te surveillent à tout moment. Quand ils t’accusent selon les rapports inventés, absurdes. Quand ils peuvent t’accuser de n’importe quoi et cela peut être très délicat : en tenant compte de ta nationalité (comme dans mon cas) et – de plus – je suis musulmane. L’exemple: si ta mère arrive te rendre un visite ils peuvent lui dire que tu fumes, mais vraiment n’importe quoi! Il y’avait des cas, je te racontes. Les femmes tchétchènes sortaient à la fin de leur détention et rentraient chez elles. Donc, après la fin de la condamnation, après tout ça, l’administration n’a pas été trop paresseuse pour écrire à son domicile une lettre où cette tchétchène a été présentée comme une lesbienne. Tu peux imaginer quelle serait la réaction de gens en Tchétchénie s’ils apprennent sur la femme qu’elle est lesbienne? C’est choquant. Bien sûr, après ces gens conservatifs commencent quand-même à faire leur propre investigation – ils écrivent en colonie pour demander à nous, les détenues, si cela est vrai. Et donc, nous répondions que non, ce n’est pas vrai. Mais pendant toute cette période de l’accusation et d’investigation cela posait le problème à la femme diffamée.

R-L : Quelles sources de joie existe-t-il en colonie?
Zara : On est dans les conditions tellement pénibles là-bas, qu’on essaie de transformer les choses vraiment pas trop importantes à une vraie joie. En effet, tout dépende de la façon comment tu vas te comporter, quelle position tu vas occuper. Il y’en a des prisonnières qui s’ouvrent leurs veines, qui essaient de se suicider. Certaines s’enferment et deviennent folles.

R-L : Est-ce qu’il y a quelqu’un dans la colonie qui peut aider à telles femmes?
Zara : Bien sûr il y a des gens qui essaient de faire sortir la prisonnière d’une situation vraiment dangereuse. Mais quand l’administration ou les détenues perdent le contact – et cela arrive souvent, parce que tu n’as pas simplement de temps pour rester en contact avec beaucoup de gens ! – donc, quand tu loupes ce moment où la personne s’enferme, alors, il est très difficile de la sauver. Parce qu’elle plonge de plus en plus profondément dans ses problèmes.

R-L : Est-ce que l’administration a vraiment l’intérêt pour que cela n’arrive pas? Cela peut poser de problèmes de “mauvaises statistiques”, non?
Zara : Oui, “mauvaise statistique” s’appelle mauvaise, mais pour éviter que cela soit vraiment pas bon pour l’administration, ils remplacent ce genre de statistique par d’autres classification. Si la personne s’est ouvert les veines, ils ne vont pas écrire dans le rapport qu’elle s’est ouvert les veines, non. Ils vont écrire qu’elle a fait une infraction à l’ordre quelconque et pour cela elle sera enfermée dans une pièce d’isolation.

R-L : Et s’il arrive un suicide, comment ils font pour le cacher?
Zara : Tout d’abord, personne n’essaie même pas le cacher. La personne va être reconnue morte par tous des services médicaux – mais ils vont constater comme l’origine de sa mort une cause que l’administration va supposer. Bien sûr une commission viendra pour faire soi-disant investigation de fait pas trop normal en colonie, mais le diagnostic établi sera tout à fait différent: comme si la personne est morte à cause de l’insuffisance cardiaque ou encore d’une autre chose.

R-L : Et l’autopsie dans la morgue ne sera pas faite?
Zara : Si, elle peut être demandée par les proches de la personne décédée, mais de manière générale cet évènement provoque un tel chagrin que les gens ne pensent même pas à faire la vérification. Ils sont occupés par les soucis liés à l’enterrement, c’est le stress pour eux. Et très rarement ils peuvent avoir cette idée de revérifier le diagnostic des médecins.

R-L : Par rapport aux moyens de contrôle, il existe en colonie des caméras de la vidéo surveillance, n’est-ce pas? Alors, comment sont-elles utilisées, ces caméras? En cas d’accident, j’imagine la commission va demander la vidéo?
Zara : Oui, ils vont demander la vidéo et ils verront l’enregistrement exemplaire.

R-L : Comment ça? La vidéo sera-t-elle remplacée?
Zara : Non. Ils vont te montrer la vidéo tout à fait réelle avec une vie réelle en colonie IK-13. Parce que personne dans l’administration ne va faire des infractions en présence d’une caméra. Mais il existe des pièces où les caméras ne sont pas installées – pareil pour des cachots: il y a un où la caméra est installée et où ils mettent souvent une prisonnière très calme, comme ce genre de SDF. Pour que l’enregistrement soit fait. Mais dans trois autres cachots il n’y a pas de caméras. Et la chose vraiment étonnante c’est qu’aucune commission n’a pas posé la question sur le fait de l’absence des caméras dans d’autres cachots.

R-L : Selon toi, est-ce que cela sera-t-il vraiment réalisable d’imposer les caméras partout en colonie?
Zara : Oui – ils l’ont déjà fait. Il y’en a des caméras partout en colonie. Ils nous observent quand on dort, ils nous voient quand on mange. Nous y vivons vraiment comme dans le show télévisé. Donc, c’est réalisable. Mais il faut imposer l’installation de caméras vraiment partout: dans les bureaux de l’administration, etc.

R-L : Est-ce que tu crois que ça va aider?
Zara : Bien sûr. Ils ne pourront pas tuer les prisonnières sur la place.

Interview et traduction: Olga Nikolaeva.

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